Archie Martin, métis et Micmac
Quand on rencontre le métis Archie Martin, on se demande si c’est d’histoire qu’il nous parle ou si c’est l’histoire qui nous parle. La vérité se dresse quelque part entre les deux.
Se nommant Mi’kMah des sang-mêlé, l’homme incarne d’abord un livre ouvert sur une partie de notre histoire obscurcie par l’ignorance et le désintérêt. En quittant son Nouveau-Brunswick natal il y a 40 ans pour s’établir à Rigaud, Archie Martin laissait derrière lui une histoire riche en traditions, en légendes, mais aussi en injustices et en déchirements.
« Quand les Européens sont arrivés, rappelle le policier de formation, on était appelés le peuple des 300 nations. Nous étions 100 millions en Amérique. En trois décennies, ils nous ont presque tous éliminés. Ce fut l’un des plus gros génocides mondiaux. »
D’entrée de jeu, l’homme enracine son discours dans l’histoire, un discours peaufiné au rythme d’une dizaine d’années passées à fouiller les livres et les sites Web. À comprendre aussi la complexité des rapports souvent tendus entre deux solitudes plus séparées que celles entre anglophones et francophones.
Lentement, en parcourant les classes d’ici et d’ailleurs, en émerveillant les tout-petits des garderies avec ses costumes et ses accessoires colorés, il a retissé les fils de la vérité, celle racontée par les vainqueurs. « L’histoire est là, il faut juste la démêler et la placer au bon endroit », enseigne-t-il simplement.
Un sauvage à l’école
Quant il remonte le cours de son enfance, Archie Martin pointe les berges près desquelles se sont accumulés trop de souvenirs douloureux. S’il les dévoile ainsi, ce n’est pas tant pour jouer le rôle de victime que pour raconter une histoire volontairement oubliée par les principaux acteurs. « On n’a pas été capables d’écrire notre histoire, avoue-t-il. Elle a été écrite par le vainqueur, et le vainqueur n’écrit pas sur le pardon. »
Enfant, Archie Martin fréquente l’école anglaise parce qu’à l’école française, on ne veut pas de ce « sauvage », de ce « diable réincarné ». « Je parlais français, mais la maîtresse disait que je n’avais pas du bon sang », se souvient-il.
Dans son village acadien, déserté par un père parti à la guerre, la famille Martin survit tant bien que mal entre les affres du quotidien et les affronts des concitoyens. Vitres de maison fracassées la nuit tombée, puits familial salé par des mains calomniatrices, profanation des cimetières métis acadiens à Escuminac : la haine prend les formes les plus hypocrites aux yeux du jeune Martin. « Personne ne voulait être Indien dans ce temps-là, c’était mal perçu », déplore-t-il.
C’est habité par ce passé familial et hanté par ce lourd fardeau historique qu’Archie Martin s’amène à Rigaud au début des années 1970. Sans amertume, il mène sa carrière de policier et d’agent de sécurité pendant trois décennies avant de plonger dans une retraite marquée par une intense activité historique menée dans les universités, les musées, chez les aînés et devant les élèves à qui il fait le récit de son « histoire vivante, de notre vraie histoire à nous ».
Au fil des rencontres qu’il organise, Archie Martin avance et défriche les derniers pans d’incompréhension, encore nombreux, entre les blancs et les autochtones : « Les gens sont émerveillés de comprendre qui nous sommes et comment nous vivons aujourd’hui. »
Conjuguer le passé
Justement, de quoi cet aujourd’hui est-il fait pour lui et la communauté métisse qu’il représente? S’il parcourt les reconstitutions historiques avec sa femme, Pierrette, comme les Seigneuriales, à Vaudreuil-Dorion, Archie Martin sillonne surtout la route de l’éducation. Pour changer les perceptions, pour faire tomber les préjugés.
« Chaque fois qu’on parle de nous, on en parle au passé, déplore le blogueur, lu par plus de 10 000 personnes depuis 11 mois. Ça fait neuf ans que j’ai décidé de reprendre ma culture et mes traditions en main, de me promener à travers la province avec mon épouse métisse, d’expliquer, de montrer notre culture vivante. Nous devons éliminer la désinformation et donner la vérité. »
Dans ce champ de véracités, l’une le révèle comme un Indien de traité, un Indien façonné par les lois gouvernementales, par les généalogies, par les événements historiques. Un Indien n’ayant aucun droit spécifique, loin de son village natal, où il pourrait profiter d’un droit de pêche sur neuf bateaux. « Pour en être bénéficiaire, je dois retourner au Nouveau-Brunswick », précise le père de trois enfants sang-mêlé, nés ici et mariés à des Canadiens français. « Mon territoire n’est pas à Rigaud. Ici, mon statut ne me donne rien. Je paie mes taxes, mes impôts. Je n’ai aucune retombée », poursuit-il.
Communautés autochtones
Malgré tous les efforts déployés demeure quelque accident historique. Comme cette loi néo-écossaise encore en vigueur aujourd’hui. « Si je vais en Nouvelle-Écosse et que quelqu’un me scalpe, le gouvernement doit faire un chèque de 50 $ à la personne qui m’aura tué », évoque-t-il tristement.
Quarante années passées à Rigaud n’auront en rien terni la fierté de l’homme pour son passé. Il rêve de grandeur pour les siens : « J’aimerais voir les autochtones se prendre en main et faire quelque chose de beau, de bien. Les réserves sont des ghettos. Faudrait qu’elles deviennent des communautés qui gardent leur culture, leurs traditions et leur fierté et qui fonctionnent comme toutes les municipalités à travers le Canada. C’est le seul moyen pour changer la mentalité selon laquelle le gouvernement doit nous faire vivre. C’est une fierté, de voir réussir ses enfants. »
Le Mi’kMah des sang-mêlé se classe dans la catégorie des passionnés. Comme l’histoire qu’il raconte, il s’accroche au fil d’un temps solidement ancré au passé et rattaché à l’avenir. Un passé qu’il prend soin d’actualiser une dernière fois, sur le seuil d’une porte qu’on ne veut plus refermer. « Partout au Québec, ça parle français. Et les Québécois ont peur de perdre leur identité, de se faire assimiler, s’étonne-t-il. Imagine nous autres, on ne parle même plus notre langue. L'assimilation, ça fait 400 ans qu’on la vit. On a perdu sept territoires, nos langues, et on a été éparpillés à la grandeur du Canada. »
Le message est bien reçu. Et il pourra être lu, ou relu, sur le blogue Kjijaqamijinu : Notre esprit, notre culture, au http://archiemalti.blogspot.com/. Pour démêler l’histoire des sang-mêlé.



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